Trouble dans un collège montreuillois

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Texte réalisé par des surveillants d’un collège de la ville de Montreuil

Depuis le début de la coupe du monde de football, il a été demandé à plusieurs reprises à des élèves de retirer maillots bandanas et autres fanions aux couleurs d’une équipe nationale, au prétexte que ceux-ci constituent un signe ostensible d’appartenance … Nous n’entendons pas ici polémiquer sur le caractère ostensible de tel ou tel vêtement, afin de ne pas enfermer nos propos dans un débat que nous ne voulons pas provoquer et dont nous ne pouvons maitriser les enjeux. Mais c’est ici l’occasion d’attirer l’attention sur le rôle joué par la communauté enseignante dans l’ « apprentissage de la citoyenneté », ou encore, comme il est écrit dans le règlement intérieur du Collège Marais de Villiers : « l’apprentissage de l’autodiscipline ».

Comme le stipule le chapitre Tenue et comportement du règlement intérieur, les « attitudes provocatrices », les « comportements susceptibles de troubler l’ordre » sont interdits et activement « sanctionnés ». On peut déjà ici s’interroger sur les moyens mis en œuvre par l’établissement pour prévenir de tels désordres. Car le temps éducatif qui y est consacré n’est pas négligeable, en cela que l’énergie dépensée à réprimer les comportements « non compatibles » constitue autant d’initiative en moins pour un travail véritablement ludique. Autrement dit, et pour être très clair, nous ne voyons pas en quoi le bon déroulement du collège serait susceptible d’être perturbé lorsque des élèves arborent les couleurs d’une équipe donnée ; bien que cet exemple soit révélateur de l’acharnement disciplinaire comme réponse principale à tous les maux. Cela semble plutôt participer à une certaine émulation générale, ou tout du moins la coupe du monde est l’occasion pour les enfants de partager une expérience vivante et pour laquelle leur intérêt est immédiat. Et c’est bien sur ce point que le bat blesse : comme c’est souvent le cas en matière de sanction, les consignes imposées aux élèves sont particulièrement opaques : « enlève ton maillot car celui-ci dénote une appartenance ». Pour en avoir parlé sur le coup avec les enfants concernés, l’incompréhension fut totale. Encore une fois il ne nous parait pas intéressant de s’éterniser dans ce genre de débat, si ce n’est pour mettre en évidence le rôle tenu par la discipline dans le fonctionnement générale du collège ; un exemple très simple, lorsqu’un Surveillant va chercher un élève dans sa classe à des fins administratives ce dernier s’étonne de manière quasi systématique : « qu’est ce que j’ai fait ? »…cela nous semble parlant, révélateur du climat dans lequel un enfant se présente à l’école.

Revenons maintenant sur l’origine légale de ces mesures. Le principe de laïcité se matérialise au sein de la communauté enseignante par le curieux concept de neutralité pour encadrer le vivre ensemble au sein d’un établissement. C’est-à-dire que, tout en se chargeant d’apprendre aux élèves la pratique de la citoyenneté, le collège inculque ce concept qui entend bannir toute prise de position positive, toutes formes de réflexion susceptible de déboucher au-delà du cadre souhaité. Pour exemple, il est louable de lire la lettre de Guy Moquet car le consensus veut que la Résistance (historique) entre dans le bon déroulement éducatif, alors qu’on peut imaginer qu’un T-shirt « Free Gaza » serait pris comme une dérive grave à ce principe de neutralité. Au lieu d’expliquer aux enfants que la politique de l’Etat d’Israël n’a strictement aucun lien avec l’intégrité d’une communauté donnée, la logique gestionnaire défendue par de telles pratiques voudra plutôt qu’on balaye le problème en interdisant toute prise de position autour du conflit israélo-palestinien. Ce n’est pas parce qu’une question est sensible qu’il ne faut pas l’aborder avec les élèves ; plus encore, le respect de l’autre, la tolérance ainsi que l’ensemble des valeurs républicaines au nom desquelles la laïcité prend forme ne saurait faire sens à moins d’une plus ample implication individuelle de l’élève face à de tels enjeux. Ou, pour le dire différemment, l’ « apprentissage de l’autodiscipline » attendu des élèves ne saurait se faire sans leur participation active dès l’élaboration des règles fondamentale du vivre ensemble, au risque d’être vidé de sa substance au point de n’être plus qu’un énième concept rhétorique, une belle parole en somme.

La singularité réside ici dans l’origine de ces pratiques restrictives, la volonté de chaque acteur du collège n’agit aucunement à l’élaboration théorique de ces règles du vivre ensemble, elles sont héritées ; cependant on peut s’étonner du zèle avec lequel elles sont appliquées, s’étonner ainsi du décalage entre les décisions prises tout-là-haut (comme la lutte contre l’absentéisme prise sous l’angle des quotas et de la sanction pécuniaire) et la fidélité avec laquelle elles sont nécessairement appliquées. Si bien que nous constatons, parallèlement aux enjeux propres à la laïcité, que c’est dans cette fidélité permanente et quelque peu aveugle aux Lois que réside avec le plus d’intensité une attitude de croyance. Face à une certaine sacralisation des Textes nous attirons votre attention en tant qu’adulte consentant, citoyen, éducateur… afin de ne pas se laisser emporter dans une série de comportements que nous ne maitrisons pas et dont les conséquences ne peuvent être in fine que celles de votre propre action. A la faveur du « c’est comme ça » beaucoup de choses regrettables sont faites, comportons nous donc comme des gens responsables de leur actes, nous devons bien ça aux élèves.

Des fonctionnaires Hors-service

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